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Entendre et faire entendre les migrants

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Le colloque international “La migration prise aux mots, mises en récits et en images des migrations transafricaines” commence ce jeudi en Sorbonne (12, 13 décembre) pour se terminer samedi 14 décembre à l’auditorium de la bibliothèque Buffon. Au programme : débats, conférences, discussions, projections cinématographiques et concert. En voici le texte d’ouverture.

Aujourd’hui, aux frontières de son territoire aussi bien qu’en son sein, l’Europe mène une campagne âpre, opiniâtre et non moins ravageuse à l’encontre des migrants. Une campagne à la fois proche et lointaine envers les voyageurs, nomades et autres immigrés chassés et refoulés hors des limites d’un monde qui leur est interdit. Ou plus exactement : un monde qui s’interdit à eux. Des drames viennent momentanément réveiller les consciences. Celles-ci s’émeuvent avec un fond de condescendance ou de paternalisme bon teint lorsqu’un drame en Méditerranée rappelle la cruauté de destinées dont, sans cela, il n’est pas même fait cas – en toute ignorance, affectée ou pas, de la continuité des tragédies vécues, anciennes, actuelles et, hélas très vraisemblablement, à venir.

Il était légitime que ce colloque s’ouvre avec l’évocation d’un voyage. Un voyage parmi beaucoup d’autres. Un voyage assez court certes, mais néanmoins fondateur en ce qu’il a donné sens à toute une vie de questionnements, de réflexions autour du départ, de l’exil, comme de l’avenir du « continent noir ». Ce voyage date de 1964. Il s’agit de celui de Manthia Diawara, encore enfant, entre la Guinée et le Mali, suite à l’expulsion de tous les non-Guinéens par Sékou Touré alors en place à Conakry. Relaté entre autres dans In search of Africa, ce voyage est l’occasion de faire entendre des formes multiples de polyphonie. Vécu d’abord comme une épreuve physique et matérielle, il laisse s’exprimer un goût pour la quête et le souci critique où se mêlent méditations sur le monde et relations d’événements personnels. On s’embarque ainsi avec Cemoko et Manthia Diawara, dans Conakry, et c’est une aventure littéraire qui nous porte. Ces multiples formes littéraires, cinématographiques, ainsi que les récits d’un quotidien et d’une intimité tous variants, tous différents, font partie d’une matière langagière vivante, d’une richesse inestimable, qui fait valoir la puissance des formes de la migration, des trajectoires, des tours et détours.

Il serait possible de citer des dizaines de créateurs, cinéastes, metteurs en scène, photographes, écrivains qui, comme Manthia Diawara, ne cessent de dire au monde ce qui s’est passé, ce qui se passe et se passera dans le mouvement de la marche ou le balancement des véhicules, les adieux déchirants ou les tentatives avortées, les départs forcés ou les voyages attendus…

Ce colloque et le projet de recherches qui en est l’instigateur n’ont pas pour objet d’établir les raisons pour lesquelles les migrants décident de partir vers ce qu’il est désormais convenu d’appeler un Nord. Il s’agit de s’éloigner au plus loin d’une conception du voyage appréhendé comme acte collectif, agrégeant des masses de migrants coupés de toute subjectivité, c’est-à-dire de parole et de pensée – et, à la faveur d’une exigence d’écoute, de rappeler quelques vérités oubliées afin de mieux les prendre en compte : d’abord que les Africains, comme les autres, voyagent depuis toujours, notamment en Afrique ; ensuite qu’ils voyagent pour des raisons très différentes, car si des groupes voyagent parfois, les individus qui partent, migrent ou s’exilent ont toujours des raisons personnelles qui prédisposent à ces choix ; et enfin que les œuvres artistiques à ce sujet sont foisonnantes et d’une richesse telle qu’elles ne peuvent être ignorées.

L’enjeu est ici crucial. L’intérêt de ce projet, depuis le début en 2011, et qui s’est accru au fil des enquêtes, est moins de parler pour les migrants, donc à leur place ou vers eux, que de leur donner enfin la parole – autrement dit d’inverser la perspective ordinaire des travaux dont ils sont le prétexte, et de les entendre, et de les faire entendre.

La visée des recherches, d’un point de vue dès lors plus politique, concerne bien plutôt le silence fait autour d’une certaine Afrique, d’une Afrique immanquablement ramenée au rang de vassale à la remorque d’un développement qui omet bien souvent de dire combien il s’opère au péril des populations « tiers-mondialisées ». Une Afrique ainsi priée de se taire et de consentir à des décisions prises au-dessus d’elle par des puissances à composante coloniale.

Il n’est pas acceptable de voir perdurer l’appréhension d’une Afrique sans parole – sans autre parole que la sempiternelle bénédiction de l’Occident sauveur telle que bon nombre de médias la répercutent à bon compte par les temps qui courent. Une Afrique fantasmée par des artistes occidentaux pressés de convenir de représentations grisantes. Une Afrique sans parole et sans création, sans locuteur et sans créateur elle-même, si ce ne sont ceux, préemptés par quelques bonne âmes de la production, qui font ici bonne mesure.

L’ANR Miprimo, dans la mesure de ses moyens, a pris le parti d’écouter ce que les hommes et les femmes ont à dire de leur propre expérience de la migration. Écouter, dialoguer, entendre, c’est aussi entrer dans les univers linguistiques propres à chacun : parler ce que les uns nomment le , l’arabe, le , le more, le jula… d’autres encore le kriolu, le wolof, le haussa, etc. ; mettre au jour, dans les langues, en fonction des histoires, des relations de pouvoir, des rapports de forces, un ensemble appelé à s’accroître de récits et de discours circulant en Afrique ; entrer en relation avec les œuvres afin de faire entendre une parole allant dans le sens d’une affirmation particulière à tendance émancipatrice. L’objectif réside avant tout dans la puissance de l’expression artistique africaine dont on fait si peu cas dans le monde académique français notamment…

Nous ne pouvons qu’être fiers, très fiers, que notre colloque soit marqué par la présence d’artistes et d’auteurs renommés, comme Sylvie Kandé, Boubacar Boris Diop, Manthia Diawara, invités non pas, comme le déplorait Manthia lors d’un entretien avec Laure Adler à France culture, pour se prévaloir de la coopération des « Blacks » de service… mais pour qu’ils soient ensemble avec nous, pour que nous puissions encore pendant ces trois jours apprendre d’eux. Et pour qu’ensuite, après les avoir ainsi rencontrés, chacun soit amené à lire leurs livres, à voir leurs films, à les écouter et les inviter mille fois encore ici en France… Ou ailleurs.

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