Entre Saint-Denis (Guidimakha djikké) et le Mali, une citoyenneté sur deux continents

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  Les villages étant sous-équipés en infrastructures sanitaires et sociales, le souci de l’association est de mettre sur pied des projets répondant aux besoins de leurs habitants. La majorité des infrastructures réalisées aujourd’hui dans la région a en effet été financée par les cotisations de ses membres. Dans un premier temps, dégage quatre priorités d’intervention : l’eau potable, la santé, l’agriculture et l’éducation. Participant pour 25 % à un budget d’un million de francs alloué par le ministère de la Coopération et le conseil régional d’Île-de-France, les Maliens ce concentrent d’abord sur la santé, puis sur des réalisations hydrauliques, sur le désenclavement des villages, l’alphabétisation et la formation. Ces actions sont relayées au Mali par une association intervillageoise, constituée en 1990. Ses objectifs sont couplés au projet de faciliter l’intégration des Maliens en France, démarche relativement originale pour une association de développement, ces dernières laissant fréquemment cette question à la charge des associations de quartiers (souvent composées de femmes pour ce qui concerne les migrations d’Afrique subsaharienne) 1. Cette particularité permet à djikké de rejoindre certaines des préoccupations des collectivités françaises, à savoir les modalités d’insertion des migrants sur leur territoire, ouvrant ainsi un espace de dialogue original entre la communauté malienne et la commune de Saint-Denis.

     Cette municipalité de la petite ceinture parisienne, a connu des transformations importantes, tant au niveau économique2 que dans sa composition sociodémographique. Constituée auparavant d’une population en majorité ouvrière et nourrie par les arrivées successives de populations rurales et européennes (principalement des Bretons, des Espagnols et des Italiens), elle a su attirer les classes moyennes dans son centre-ville en rénovant le quartier de la basilique. Elle est également marquée par une présence étrangère importante, notamment originaire du continent africain. Ainsi, sur un total de 86 000 habitants au recensement de 1999, 26,2 % sont étrangers (soit un peu plus de 22 500 personnes). À la tête de la mairie depuis 1991, Patrick Braouzec, communiste refondateur, mène une politique de revitalisation économique dans une commune fortement touchée par les effets de la crise des années soixante-dix. Soucieuse de relier les démarches économiques à l’aspect social, la municipalité instaure une concertation entre ses services, les habitants et les associations locales, dont celles des migrants maliens 3, nombreuses et structurées sur son territoire. C’est cet axe de gestion municipale, articulé aux politiques de coopération décentralisée, qui font des relations entre la ville et cette association de développement un exemple singulier.

Dans la logique des positions prises à Porto Alegre

     L’histoire débute en 1989. Suite à une première prise de contact autour d’événements culturels, à des rencontres régulières entre les responsables et certains élus, une relation de confiance s’instaure et la municipalité vote en 1993 un premier appui financier consacré à l’alphabétisation dans les villages. En 1996, la signature d’une convention de partenariat entre les deux parties consacre les négociations antérieures. Celle-ci prévoit que la municipalité met à la disposition de l’association un certain nombre de moyens, dont une subvention de 32 000 francs (environ 4 900 euros) par an, des salles de réunion, et l’organisation de collectes de matériel scolaire à destination des écoles au Mali.

     Une seconde convention est signée en 1998, portant sur l’approvisionnement en médicaments essentiels des centres de santé de l’arrondissement d’Aourou et la formation de leurs gérants sur place. Ce projet, qui laissait tout d’abord la municipalité sceptique, a finalement associé le service municipal de santé de Saint-Denis et le service sociosanitaire du cercle de Kayes. Il a permis de créer trois nouveaux centres de santé au Mali. Un autre projet, en partenariat avec la ville de Montrem (Dordogne) est en cours, portant sur un échange de techniques agricoles entre des agriculteurs du Périgord et de l’arrondissement d’Aourou. Dans ce cadre, l’association demeure le maître d’œuvre. Ceci se traduit par des relations directes entre Guidimakha djikké et la municipalité, fait relativement rare dans ce type d’accords où les villes font souvent appel à des ONG. La mairie conserve aussi des relations directes avec les villages au Mali, et des missions d’évaluation communes sont mises en place, afin de confirmer l’adéquation aux besoins des populations. Ainsi, l’association de migrants maliens remplit une fonction de médiation entre les villages et la municipalité. De plus, la convention stipulant que l’association “préserve dans tous les cas un avis consultatif central”, elle est considérée comme une force de proposition concernant les projets communs et est reconnue par la ville comme actrice du développement des villages d’origine 4.

Par Céline Le Guay, doctorante à l’université de Paris-VII, Urmis


Annotations

1. Catherine Quiminal, “Mobilisations associatives et dynamiques
d’intégration des femmes d’Afrique subsaharienne en France”,
rapport de recherche pour la DPM, 1995.
2. A. Bertho, “La Plaine-Saint-Denis avant le Grand stade.
Entre projet et solidarité”, in Les annales de la recherche urbaine, n° 68-69,
septembre-décembre 1995, pp. 145-153.

3. Carole Yerochewski, “Saint-Denis contre l’apartheid urbain”,
in Alternatives économiques n° 177, janvier 2000.
4. Christophe Daum,
Les associations de Maliens en France (migrations, développement, citoyenneté), Karthala, Paris, 1998.

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